Depuis plus de deux décennies, les violences sexuelles en République démocratique du Congo constituent l’une des violations des droits humains les plus documentées du continent africain. Dès les années 2000, dans le contexte des conflits armés à l’Est du pays, le viol a été identifié comme une véritable arme de guerre, utilisée pour terroriser les populations civiles, détruire les communautés et imposer un contrôle territorial. Les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri sont longtemps restées l’épicentre de cette tragédie.
C’est dans ce contexte que le combat du Denis Mukwege, engagé depuis la fin des années 1990 auprès des survivantes de violences sexuelles, a été internationalement reconnu. En 2018, le médecin congolais recevait le prix Nobel de la paix pour son action inlassable en faveur des victimes et pour avoir dénoncé l’utilisation du viol comme arme de guerre.
Cependant, en 2022 et 2023, une évolution préoccupante du phénomène a été signalée par plusieurs organisations de défense des droits humains : les violences sexuelles ne sont plus limitées aux zones de conflit armé. Elles sont de plus en plus rapportées dans des régions officiellement en paix, notamment à Kinshasa, mais aussi dans de grandes villes comme Lubumbashi et Matadi.
Selon des ONG locales actives entre 2020 et 2023, cette mutation du phénomène marque un tournant inquiétant. Le viol n’est plus uniquement le fait de groupes armés opérant dans des zones reculées. Il implique désormais, dans un nombre croissant de cas documentés, des policiers, des militaires ou d’autres agents de sécurité, parfois lors d’opérations de contrôle, d’arrestations arbitraires ou de détentions informelles.
Des témoignages recueillis entre 2021 et 2023 font état d’agressions commises dans des lieux non officiels, hors de tout cadre judiciaire, où les victimes n’ont aucun moyen de se défendre ni de demander de l’aide. Dans ces conditions, porter plainte devient presque impossible. La peur des représailles, la honte sociale et la méfiance envers les institutions dissuadent la majorité des survivantes de s’adresser à la justice.
Les conséquences de ces violences sont profondes et durables. Entre 2020 et 2023, de nombreuses jeunes filles et femmes se sont retrouvées enceintes à la suite d’un viol, y compris en milieu urbain. Face à cette réalité, les choix sont souvent tragiques. Certaines décident de mener la grossesse à terme, par conviction personnelle, pression familiale ou absence d’alternative. D’autres tentent d’interrompre la grossesse, souvent dans des conditions clandestines et dangereuses.
Dans les grandes villes congolaises, des professionnels de santé rapportent une augmentation des complications liées aux avortements non sécurisés au cours des trois dernières années. Infections graves, hémorragies, stérilité et décès maternels continuent d’être enregistrés, en particulier chez des adolescentes et de jeunes femmes issues de milieux précaires. « Nous voyons encore, en 2023, des patientes arriver trop tard », confie un soignant de Kinshasa. « La peur de parler les conduit parfois à perdre la vie. »
Pour celles qui accouchent, la souffrance ne s’arrête pas à la naissance. Élever un enfant issu d’un viol reste, en 2023, une épreuve sociale et psychologique majeure. Certaines mères sont rejetées par leur famille, d’autres vivent dans une précarité extrême, sans accompagnement institutionnel ni soutien psychologique durable.
Cette situation met en lumière une crise profonde de l’État de droit. Malgré les engagements officiels répétés depuis 2019 pour lutter contre les violences sexuelles, l’impunité demeure largement répandue. Les mécanismes de contrôle des forces de sécurité restent faibles, et les poursuites judiciaires contre les auteurs présumés, en particulier lorsqu’ils appartiennent aux forces de l’ordre, sont rares.
Le contraste est saisissant. Alors que la RDC continue d’être citée, en 2023, comme un symbole mondial de la lutte contre les violences sexuelles, notamment à travers l’héritage du combat du Dr Mukwege, la réalité vécue par de nombreuses femmes dans les centres urbains raconte une autre histoire. Une histoire faite de silence, de peur et de décisions prises dans l’urgence, parfois au prix de la vie.
Pour les organisations de la société civile, l’heure est à un changement de paradigme. En 2023, la lutte contre les violences sexuelles ne peut plus être pensée uniquement comme une réponse humanitaire aux conflits armés. Elle doit devenir une priorité nationale, intégrant la réforme des forces de sécurité, l’accès à des soins de santé reproductive sécurisés, la protection effective des survivantes et la fin de l’impunité.
Car lorsque, en temps de paix, l’arme de guerre s’infiltre dans le quotidien des villes, ce n’est pas seulement le corps des femmes qui est atteint. C’est la confiance dans les institutions, et plus largement le contrat social, qui se trouve profondément fragilisé.


